La prise en compte du climat dans les études d'impact environnemental et social s'est imposée progressivement. Elle existait de manière périphérique dans les cadres antérieurs à 2018, souvent traitée sous l'angle des seules émissions directes de gaz à effet de serre, sans analyse systémique. Les révisions récentes des principaux référentiels DFI ont changé cette logique.

Les Principes d'Équateur dans leur version 4 (octobre 2020) exigent, pour les projets catégorie A et certains projets catégorie B, une évaluation des risques climatiques alignée sur les recommandations de la Task Force on Climate-related Financial Disclosures (TCFD). Pour les projets à fortes émissions (au-delà de 100 000 tonnes de CO2 équivalent par an), une analyse d'alternatives moins émissives et un exercice de scénarios sont requis.

Le Cadre Environnemental et Social de la Banque Mondiale (2018) inclut les risques climatiques dans la NES1 et les traite comme une dimension à part entière de l'évaluation préalable. La révision 2023 de l'ISS de la BAD renforce cette dimension en ajoutant des exigences explicites d'analyse climatique dans l'OS4.

Cet article présente les deux volets de l'analyse climatique, leur méthodologie d'intégration dans une EIES classique, les exigences de scénarios, et les pièges les plus fréquents dans les premières EIES qui intègrent cette dimension.

Le volet atténuation : quantifier et réduire les émissions

Le premier volet de l'analyse climatique concerne la contribution du projet au changement climatique lui-même, c'est-à-dire ses émissions de gaz à effet de serre.

La méthodologie de référence est le GHG Protocol, standard international qui distingue trois périmètres.

Le scope 1 couvre les émissions directes, produites par des sources détenues ou contrôlées par le projet : combustion de carburants par les engins de chantier, les générateurs, les procédés industriels éventuels, les torchères pour les projets gaziers, les rejets directs de méthane ou de gaz fluorés.

Le scope 2 couvre les émissions indirectes liées à l'énergie achetée, principalement l'électricité consommée, imputée selon le mix du fournisseur ou du réseau national.

Le scope 3 couvre les autres émissions indirectes de la chaîne de valeur : fabrication des matériaux entrants (ciment, acier, matériaux de construction), transport amont et aval, traitement de fin de vie, dans certains cas les émissions liées à l'usage du produit livré (trafic routier pour une autoroute, consommation énergétique des bâtiments livrés).

Pour un projet d'infrastructure, le scope 3 est souvent dominant. La fabrication du ciment et de l'acier représente une part majeure de l'empreinte carbone d'un pont ou d'un barrage. Ignorer ce scope, comme le faisaient beaucoup d'EIES anciennes, donne une image très partielle de la contribution climatique réelle.

L'évaluation des émissions doit s'accompagner d'une analyse d'alternatives moins émissives. Cette analyse est au cœur de la hiérarchie d'atténuation appliquée au climat : peut-on éviter le projet, le minimiser en émissions par des choix techniques ou de tracé, le compenser par des crédits carbone de qualité ? Cette analyse doit être documentée, pas simplement affirmée.

Le volet adaptation : évaluer la vulnérabilité climatique

Le second volet concerne les effets du changement climatique sur le projet, symétrique du premier. L'infrastructure sera exposée, sur sa durée de vie, à des conditions climatiques qui différeront de celles observées historiquement. L'analyse vise à anticiper ces changements pour éviter que le projet ne devienne inopérant ou dangereux à mi-parcours.

L'exposition physique se caractérise par les phénomènes climatiques auxquels le projet sera soumis : températures moyennes et extrêmes, précipitations (quantité, intensité), cyclones et tempêtes pour les projets côtiers, sécheresses pour les infrastructures dépendantes de l'eau, élévation du niveau de la mer, feux de brousse, crues de rivières.

La sensibilité de l'infrastructure décrit les caractéristiques qui la rendent plus ou moins vulnérable : composition des matériaux, conception des drainages, dimensionnement des ouvrages hydrauliques, localisation dans la plaine d'inondation, altitude par rapport aux submersions prévues.

La capacité d'adaptation combine les mesures prévues ou prévisibles pour réduire la vulnérabilité : renforcement des structures, surdimensionnement des ouvrages, redondance des systèmes critiques, zone de protection contre les inondations.

Le résultat de cette analyse prend la forme d'une matrice de vulnérabilité qui identifie, par aléa et par composant du projet, le niveau de risque résiduel et les mesures d'adaptation intégrées au design.

Les scénarios climatiques

La difficulté de l'exercice tient au caractère prospectif de l'analyse. Un projet d'infrastructure construit en 2026 sera opéré jusqu'en 2056 voire au-delà. Les conditions climatiques de cette période ne sont pas celles du présent.

La TCFD recommande l'utilisation de scénarios multiples pour encadrer l'incertitude, en particulier un scénario compatible avec un réchauffement limité à 1,5 ou 2°C et un scénario dit « business as usual » avec un réchauffement plus élevé. Les deux scénarios produisent des trajectoires de risque différentes que le projet doit pouvoir absorber.

Les données de scénarios proviennent des travaux du Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l'Évolution du Climat (GIEC), déclinés par région via les scénarios Shared Socioeconomic Pathways (SSP) et les projections régionales du Coupled Model Intercomparison Project (CMIP). Ces ressources, publiques, sont mobilisables par les bureaux d'études qualifiés.

L'exercice ne consiste pas à prédire précisément le climat futur, ce qui serait illusoire, mais à construire une compréhension robuste de l'enveloppe des conditions probables et à vérifier que le projet tient dans cette enveloppe. Un projet qui ne tient que dans le scénario le plus favorable n'est pas un projet résilient, il est un projet à risque.

L'intégration dans l'EIES classique

L'analyse climatique ne vient pas s'ajouter en annexe, elle irrigue l'ensemble de l'EIES.

Au stade du scoping, les enjeux climatiques sont identifiés dès le cadrage : le projet est-il à fortes émissions ? Est-il exposé aux aléas climatiques ? Ces questions orientent la profondeur du travail à venir.

Au stade de l'état initial, les baselines physiques intègrent une caractérisation climatique de la zone : données historiques, tendances observées, projections de référence. Cette caractérisation sert de base à l'analyse de vulnérabilité.

Au stade de l'évaluation des impacts, les émissions du projet sont quantifiées sur la durée de vie, les alternatives sont analysées, la vulnérabilité est évaluée selon les scénarios retenus.

Au stade des mesures d'atténuation, le PGES intègre les mesures d'atténuation climatique (réduction des émissions du projet) et les mesures d'adaptation (renforcement de la résilience). Ces mesures ont souvent des coûts et des délais propres qui doivent être intégrés au planning et au budget du projet.

Au stade du suivi, des indicateurs climatiques alimentent le reporting régulier : émissions annuelles, intensité carbone par unité produite ou transportée, suivi des événements climatiques extrêmes subis par le projet, ajustements des mesures d'adaptation.

Les pièges des premières EIES climatiques

Cinq pièges reviennent dans les EIES qui intègrent le climat pour la première fois.

Le calcul d'émissions limité au scope 1. Beaucoup d'EIES se limitent aux émissions directes, plus faciles à quantifier, et ignorent les scopes 2 et 3. Pour un projet d'infrastructure, cette limitation produit une image de l'empreinte carbone qui peut être divisée par trois à dix par rapport à la réalité.

L'absence d'analyse d'alternatives. Les émissions sont quantifiées mais aucune alternative moins émissive n'est sérieusement comparée. Les bailleurs, particulièrement dans le cadre EP4, examinent cette analyse et la requièrent avant acceptation.

L'analyse d'adaptation basée sur les données historiques uniquement. Certaines EIES caractérisent le climat par les moyennes observées sur les dernières décennies, sans intégrer les projections. Cette approche est désormais explicitement insuffisante pour les bailleurs.

Le choix d'un seul scénario. Une analyse conduite sur un seul scénario climatique, même bien documentée, ne satisfait pas les exigences TCFD reprises par EP4. La pluralité de scénarios est exigée pour les projets éligibles.

La dissociation entre quantification et action. Les chiffres d'émissions et les scénarios de vulnérabilité sont produits mais ne débouchent pas sur des mesures concrètes intégrées au design et au PGES. Cette passivité transforme l'analyse climatique en exercice documentaire stérile.

L'analyse climatique dans une EIES n'est pas un sujet à la marge, c'est une dimension qui s'est imposée en quelques années comme une composante structurante. Les bailleurs qui n'en parlaient pas il y a dix ans l'exigent aujourd'hui. Ceux qui l'intègrent aujourd'hui dans leurs grilles de revue le feront avec plus d'exigence dans cinq ans.

Pour un maître d'ouvrage, la bonne stratégie est d'anticiper cette montée en exigence plutôt que de la subir. L'analyse climatique, conduite sérieusement dès les études, produit des décisions de design qui résistent au changement climatique sur la durée du projet, et elle construit la crédibilité du dossier face à tous les bailleurs qui intégreront progressivement ces exigences dans leurs standards.

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