Les violences basées sur le genre (VBG) couvrent un champ large : violences physiques, sexuelles ou psychologiques, harcèlement, exploitation et abus sexuels (EAS), mariages forcés, mutilations. Dans le contexte d'un projet d'infrastructure, trois catégories de situations reviennent avec suffisamment de fréquence pour être traitées comme des risques structurels.
Les violences entre travailleurs sur le chantier, en particulier les harcèlements sexuels subis par les quelques femmes présentes dans des environnements très masculinisés.
L'exploitation et les abus sexuels commis par des travailleurs contre des membres des communautés riveraines, souvent via des relations économiquement asymétriques (échanges sexuels contre faveurs, contre emplois, contre protection).
L'aggravation des VBG intrafamiliales dans les communautés affectées par le projet, notamment quand le stress économique du déplacement ou la modification des équilibres de revenus fragilisent les relations de couple.
Les référentiels DFI ont intégré ces risques au cours des dix dernières années. La Banque Mondiale a publié en 2017 un Good Practice Note sur la prévention des VBG dans les projets d'investissement. L'IFC a complété ses Performance Standards (PS2 et PS4) par des guidance notes spécifiques. La BAD a intégré les VBG dans son Integrated Safeguards System. Tous les grands bailleurs exigent aujourd'hui un plan d'action VBG pour les projets à risques élevés ou substantiels.
Cet article présente les cinq volets d'un plan VBG opérationnel et les erreurs typiques qui invalident ces plans à la première épreuve du terrain.
Les facteurs de risque structurels sur les chantiers d'infrastructure
Cinq facteurs, souvent combinés, font des grands chantiers des environnements à risque VBG élevé.
L'afflux massif de main-d'œuvre externe. Un chantier mobilise fréquemment plusieurs centaines, voire milliers de travailleurs venant de régions éloignées, parfois d'autres pays. Cette présence soudaine transforme l'économie locale, crée des demandes en services qui se déploient informellement, et installe des rapports de force économiques qui peuvent dégénérer.
La durée longue. Un chantier qui dure trois à cinq ans produit des situations de longue présence qui fragilisent les dynamiques familiales (travailleurs séparés de leur foyer, relations informelles, enfants nés pendant le chantier).
La forte masculinisation. Les équipes de construction sont très majoritairement masculines. Les femmes présentes (cuisine, nettoyage, encadrement minoritaire) sont exposées à des risques de harcèlement et d'agression disproportionnés.
L'asymétrie économique. Les salaires des travailleurs, même modestes à l'échelle internationale, sont souvent supérieurs aux revenus des communautés locales. Cette asymétrie crée des situations d'échange où le consentement est difficile à qualifier.
Les installations temporaires isolées. Les bases-vie, les camps de travailleurs, les zones de vie provisoires sont des environnements fermés où les dynamiques de groupe peuvent prendre le pas sur les règles externes, avec peu de visibilité de l'encadrement ou des autorités.
Ces cinq facteurs ne signifient pas que chaque chantier produit des VBG, mais ils expliquent pourquoi le risque ne peut pas être traité comme résiduel.
Volet 1 : l'évaluation du risque dès les études
Le plan VBG ne s'improvise pas au démarrage du chantier, il se structure dès l'étude d'impact. L'évaluation initiale doit répondre à plusieurs questions.
Quelles sont les dynamiques de genre du territoire concerné (place des femmes, violences préexistantes documentées, services de prise en charge disponibles) ?
Quels sont les facteurs de risque spécifiques du projet (taille de la main-d'œuvre mobilisée, part de travailleurs externes, durée, localisation par rapport aux communautés) ?
Quels sont les services locaux mobilisables (centres de santé, ONG spécialisées, services sociaux, associations de femmes, services juridiques) ?
Cette évaluation, qui relève conjointement de la PS2 et de la PS4, produit un diagnostic qui nourrit les quatre autres volets.
Volet 2 : les mesures de prévention opérationnelles
La prévention ne se limite pas à la sensibilisation. Elle combine des mesures organisationnelles et comportementales.
Le code de conduite. Chaque travailleur, avant sa prise de fonction, signe un code de conduite qui énonce explicitement les comportements prohibés (harcèlement, exploitation, abus) et les sanctions associées. Le code est rédigé dans les langues de travail, présenté oralement lors de l'accueil, et signé individuellement.
La séparation des installations. Les espaces de vie des travailleurs sont physiquement distincts de ceux des communautés riveraines. Les accès sont contrôlés dans les deux sens. Les circuits des travailleuses dans la base-vie sont sécurisés (hébergement distinct, sanitaires séparés et verrouillables, trajets éclairés).
Les règles de sortie. Les sorties des travailleurs dans les communautés riveraines sont encadrées, avec des horaires, des zones autorisées et des règles de comportement. Cette mesure, parfois perçue comme restrictive, est une protection pour les travailleurs comme pour les communautés.
La formation des encadrants. Les chefs de chantier, responsables HSE, agents de liaison communautaire reçoivent une formation spécifique sur la détection et le traitement des situations VBG. Cette formation est renouvelée périodiquement.
Volet 3 : le mécanisme de plaintes VBG dédié
Les plaintes VBG ne peuvent pas transiter par le mécanisme de plaintes général du chantier. Leur nature exige un dispositif spécifique, construit autour de trois principes.
Confidentialité absolue. Les plaintes sont reçues et traitées par une équipe séparée, généralement confiée à une ONG partenaire ou à un médiateur externe, sous protocole strict. Aucune information identifiante ne circule hors de cette équipe sans le consentement explicite de la personne plaignante.
Orientation vers les services. Le rôle principal du mécanisme n'est pas d'enquêter mais d'orienter la personne plaignante vers des services spécialisés (médicaux, psychologiques, juridiques). L'investigation interne ne commence qu'avec son consentement et en coordination avec les services officiels.
Approche centrée sur la survivante. Les décisions sur la suite à donner (plainte officielle, médiation, soutien discret) appartiennent à la personne plaignante, pas au projet. Cette règle, centrale dans les bonnes pratiques internationales, inverse la logique d'instruction classique.
Volet 4 : la réponse aux incidents avérés
Quand un incident est avéré, trois processus se déclenchent en parallèle.
Le processus de prise en charge. La personne plaignante reçoit un accompagnement médical, psychologique et, si pertinent, juridique, via les services mobilisés en phase préparatoire. Le projet finance cet accompagnement sans délai, indépendamment de la suite des investigations.
Le processus disciplinaire. Si l'auteur est un travailleur du projet, la procédure disciplinaire interne est déclenchée selon le code de conduite signé, avec les sanctions prévues (avertissement, suspension, licenciement, signalement aux autorités pour les infractions graves).
Le processus judiciaire. Si la personne plaignante choisit de saisir les autorités judiciaires, le projet coopère pleinement, dans les limites posées par le droit applicable. Il ne fait ni obstruction, ni pression.
Volet 5 : le suivi et la redevabilité
Un plan VBG ne vit que s'il est suivi avec des indicateurs spécifiques.
Indicateurs de processus : nombre de travailleurs ayant signé le code de conduite, proportion ayant suivi la formation d'accueil, nombre de séances de sensibilisation tenues dans les communautés.
Indicateurs d'usage du mécanisme : nombre de plaintes reçues (sans détails personnels), répartition par catégorie, délais moyens de prise en charge.
Indicateurs de résultat : niveau de satisfaction des utilisateurs du mécanisme (via enquêtes anonymes), taux de retours dans les services spécialisés, suivi des investigations abouties.
Ces indicateurs sont transmis au bailleur dans le cadre du reporting E&S régulier, avec les précautions de confidentialité nécessaires.
La prévention et le traitement des VBG sur un chantier d'infrastructure ne relèvent ni d'une cause philanthropique, ni d'une obligation formelle à cocher. C'est une composante opérationnelle essentielle, au même titre que la sécurité ou la gestion des déchets, qui protège les personnes, la réputation du projet, et la relation de confiance avec les bailleurs et les communautés.
Un plan VBG qui fonctionne tient à cinq conditions simples : l'évaluation tôt, la prévention par les règles, un mécanisme de plaintes dédié, une réponse structurée aux incidents, un suivi discipliné. Aucune de ces conditions n'est révolutionnaire. Leur mise en œuvre rigoureuse, en revanche, sépare les projets qui font exemple des projets qui finissent en crise médiatisée.
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