La Convention sur la Diversité Biologique (CDB, 1992) et la Convention-cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC, 1992) sont nées la même année, au Sommet de la Terre de Rio. Elles ont évolué en parallèle pendant trois décennies, avec des secrétariats séparés, des communautés d'experts distinctes, des calendriers politiques désynchronisés. Cette séparation a contribué à installer, dans les méthodologies d'évaluation d'impact, un cloisonnement entre analyse biodiversité et analyse climat.

La convergence s'opère aujourd'hui. Les rapports conjoints du GIEC et de l'IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques), la montée des approches fondées sur la nature (nature-based solutions), le développement du Taskforce on Nature-related Financial Disclosures (TNFD) en parallèle du TCFD, font converger les deux agendas dans les cadres d'évaluation. Les bailleurs DFI suivent ce mouvement, avec des exigences croisées de plus en plus fréquentes dans les revues de projets.

Pour un maître d'ouvrage ou un consultant E&S, cette convergence change la manière dont une EIES doit être structurée. Les sections biodiversité et climat ne peuvent plus fonctionner en silos. Elles doivent dialoguer sur plusieurs dimensions : les impacts communs, les solutions communes, les risques croisés.

Cet article présente les trois grandes dimensions de la convergence, les implications méthodologiques pour l'évaluation d'impact, les outils émergents, et les pièges à éviter dans la transition.

Dimension 1 : le climat comme facteur de pression sur la biodiversité

La première convergence évidente est que le changement climatique est devenu l'une des principales causes de perte de biodiversité. Les milieux s'assèchent, les distributions d'espèces se déplacent, les interactions écologiques se déstabilisent, les phénomènes extrêmes détruisent des habitats que les écosystèmes mettaient des décennies à reconstruire.

Pour une étude d'impact, cela signifie que l'analyse biodiversité doit intégrer les projections climatiques pour évaluer correctement l'évolution probable des écosystèmes sur la durée de vie du projet. Un habitat qui semble robuste en 2026 peut se trouver significativement dégradé en 2050 sous les effets combinés du projet et du climat. Ignorer cette double pression conduit à sous-estimer les impacts cumulatifs.

La méthodologie consiste à caractériser la sensibilité climatique des écosystèmes présents sur la zone du projet, à projeter les conditions climatiques probables, et à évaluer les impacts du projet dans ce contexte futur plutôt que dans le seul contexte présent. Cette approche, exigeante, produit des évaluations plus justes et des mesures d'atténuation mieux calibrées.

Dimension 2 : la biodiversité comme régulatrice du climat

La convergence symétrique concerne le rôle des écosystèmes dans la régulation climatique. Les forêts absorbent du carbone, les mangroves atténuent l'érosion côtière et l'élévation du niveau de la mer, les zones humides stockent massivement le carbone et régulent les crues, les prairies séquestrent durablement le carbone dans les sols.

La destruction de ces écosystèmes libère non seulement des émissions directes (la combustion ou la décomposition des biomasses détruites) mais réduit la capacité future de séquestration. Un projet d'infrastructure qui fragmente une forêt tropicale ou qui comble une mangrove produit un impact climat majeur, souvent non intégré dans son empreinte carbone calculée selon le seul GHG Protocol classique.

Les méthodologies émergentes, notamment celles portées par le Natural Capital Protocol et les travaux du Science Based Targets Network, intègrent cette dimension. Elles évaluent les services écosystémiques affectés, y compris les services de régulation climatique, et les monétisent ou les quantifient selon les méthodes disponibles.

Pour une étude d'impact, la conséquence pratique est que le chapitre climat ne peut pas se limiter à l'empreinte des activités du projet. Il doit intégrer les émissions liées aux pertes d'écosystèmes ainsi que la réduction des capacités de séquestration.

Dimension 3 : les solutions communes (nature-based solutions)

La troisième dimension est la plus féconde opérationnellement. Plusieurs mesures répondent simultanément aux enjeux de biodiversité et de climat : les solutions fondées sur la nature.

La restauration d'écosystèmes dégradés : reboisement de forêts tropicales, restauration de mangroves, réhabilitation de zones humides. Ces actions produisent des co-bénéfices mesurables : séquestration de carbone, accueil de biodiversité, protection contre les aléas climatiques, services aux communautés locales.

La conservation préventive : protection active d'écosystèmes qui sans elle auraient été dégradés. Cette approche évite des émissions futures tout en préservant la biodiversité. Elle est au cœur des mécanismes REDD+ déployés depuis plus de quinze ans.

L'intégration d'infrastructures vertes. Les aménagements urbains végétalisés, les corridors écologiques le long des voies de transport, les zones tampons paysagères entre installations industrielles et zones résidentielles, produisent simultanément des bénéfices climatiques (réduction des îlots de chaleur, absorption des eaux pluviales, séquestration) et des bénéfices biodiversité (maintien de continuités écologiques, accueil d'espèces auxiliaires).

Pour un projet d'infrastructure, ces solutions offrent souvent des leviers d'atténuation qui n'existent pas avec les approches techniques classiques. Un programme de restauration de mangroves associé à un projet portuaire peut compenser une part substantielle des impacts résiduels, à un coût souvent inférieur aux alternatives purement techniques.

L'intégration dans une étude d'impact

Les évolutions récentes des référentiels DFI encouragent l'intégration des analyses biodiversité et climat, sans toutefois la structurer aussi formellement que certains voudraient.

La Performance Standard 6 de l'IFC, dans sa dernière révision, intègre des références explicites à la résilience climatique des écosystèmes et à leur rôle dans la régulation du climat. La NES6 de la Banque Mondiale traite également les services écosystémiques, y compris climatiques. Le TNFD, dont le cadre final a été publié en 2023, propose une approche méthodologique commune pour analyser conjointement les risques climatiques et liés à la nature.

Pour une EIES, l'intégration opérationnelle passe par trois gestes concrets.

Premièrement, conduire les analyses de sensibilité écosystémique en intégrant les scénarios climatiques, pas seulement les données historiques. Un inventaire biologique mené sans lecture climatique produit une photographie instantanée d'une situation en mouvement.

Deuxièmement, calculer les émissions de GES liées aux pertes d'écosystèmes dans l'empreinte carbone du projet. Cette comptabilité, dite biogénique, s'appuie sur des méthodologies publiques documentées par le GIEC et les agences spécialisées.

Troisièmement, évaluer systématiquement les solutions fondées sur la nature comme alternatives aux mesures d'atténuation techniques. Cette évaluation fait partie intégrante de l'analyse d'alternatives exigée par les bailleurs.

Les outils émergents

Plusieurs outils structurent l'approche intégrée biodiversité-climat.

Le Natural Capital Protocol, cadre méthodologique publié par la Natural Capital Coalition, propose une démarche standardisée pour évaluer les impacts d'une entreprise sur le capital naturel, incluant les dimensions biodiversité et climat.

Le TNFD (Taskforce on Nature-related Financial Disclosures), publié dans sa version finale en septembre 2023, propose un cadre de reporting complémentaire au TCFD, centré sur les risques liés à la nature. Son déploiement chez les institutions financières internationales devrait accélérer dans les années à venir.

Les Science Based Targets for Nature (SBTN), en cours de déploiement, visent à fournir aux entreprises des objectifs chiffrés sur la nature, à l'image de ce que les Science Based Targets climat ont fait pour les émissions.

Pour un projet d'infrastructure, ces outils ne sont pas encore contractuellement exigés par la majorité des bailleurs, mais ils structurent l'évolution des attentes. Les projets qui les intègrent dès aujourd'hui se positionnent favorablement pour les financements à venir.

Les pièges à éviter dans la transition

Quatre pièges reviennent dans les premières tentatives d'intégration biodiversité-climat.

La compensation climatique par destruction biodiversité. Un projet qui plante des plantations monospécifiques pour compenser ses émissions peut afficher une contribution climatique positive au détriment massif de la biodiversité. Ce type de solution, fréquent il y a dix ans, est désormais explicitement rejeté par les référentiels sérieux.

La compensation biodiversité par émissions climatiques. Symétriquement, la restauration d'écosystèmes peut mobiliser des activités (transport de matériaux, équipements) qui génèrent des émissions importantes. L'analyse doit présenter un bilan net, pas un bilan sur le seul volet mis en avant.

La confusion des échelles. Les analyses climat opèrent classiquement sur des échelles mondiales ou régionales, les analyses biodiversité sur des échelles plus locales. Cette différence d'échelle produit des biais de lecture quand les deux sont combinées sans précaution.

La sur-promesse des nature-based solutions. Certaines solutions présentées comme miracles (reforestations massives, restauration de zones humides) ne tiennent pas toujours leurs promesses en pratique. L'additionnalité, la permanence, la mesurabilité sont des critères à appliquer aussi strictement que pour les offsets de biodiversité classiques.

La convergence des agendas biodiversité et climat n'est pas une mode méthodologique, c'est une correction de longue durée qui rejoint enfin la réalité écologique des milieux étudiés. Pour une étude d'impact, elle signifie plus de rigueur, plus de complexité, mais aussi plus de pertinence face aux enjeux réels d'un projet d'infrastructure.

Les porteurs qui intègrent cette convergence dans leurs méthodologies se donnent un avantage méthodologique durable. Les outils existent, les référentiels évoluent, les bailleurs encouragent activement la démarche. Le coût d'entrée est modeste, les bénéfices en crédibilité et en robustesse des décisions sont réels.

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